
Je tombe dans The guardian sur un petit article d’une série intitulée Petty gripes, qui veut dire quelque chose comme Petites plaintes, Reproches mesquins, Pleurnicheries d’usage ou même Le râleur de service…
L’auteur, australienne, Naomi Mourra, nous met en garde dès son premier paragraphe1 : Une fois dans l’ascenseur, il existe de nombreuses règles tacites, dont l’une des plus importantes est de ne pas parler. Lorsque vous entrez avec un inconnu, toute conversation doit cesser. Même si vous entrez avec votre collègue préféré qui a des ragots à raconter (les liquides chauds sont également à éviter), interrompez la conversation. Attendez d’être sorti. Vous êtes au téléphone ? Dites à votre interlocuteur que vous le rappellerez. Vous êtes tenté d’engager la conversation avec l’inconnu dans l’ascenseur ? Évitez de le faire.
Je ne connais pas l’Australie ni ses traditions d’ascenseur2. Aux USA, c’est clair: on ne parle pas; on regarde vers la porte comme un robot bien programmé et on ne voit surtout pas les voisins et voisines. Juste leurs souliers, éventuellement. Mais j’ai souvent parlé avec des gens dans l’ascenseur, même des inconnus, ou des personnes m’ont adressé la parole. Ils ne s’agit jamais de discussions bien longues, mais certaines se sont poursuivies quelques minutes à la sortie de l’ascenseur. J’ajoute aussi que quand on travaille dans une grande organisation internationale, ce qui a été mon cas au siège de la FAO à Rome, on finit par connaître beaucoup de monde de vue et les inconnus ne sont plus vraiment des inconnus!
Une rencontre d’ascenseur est forcément courte et porte les personnes à s’exprimer de façon synthétique, comme dans ces deux exemples de l’ascenseur de la FAO, où se croisent des personnes du monde entier, employés de l’organisation ou gens de passage.
Premier exemple: j’en viens à parler du Bhoutan avec une personne à l’air indien3 qui me dit, entre le 7ème étage et le rez-de-chaussée que “le Bhoutan a toujours fait partie de l’Inde”4. Du coup, on comprend mieux que les Bhoutanais aient, assez récemment, mis une fin (relative) à leur isolement et soient devenus membres des Nations Unies en 1971. Cette manoeuvre leur a évité de subir le même sort que l’Assam, le Sikkim, le Cachemire. Il y a aussi le voisin à l’est du Bhoutan, l’état indien de Arunachal Pradesh, partiellement revendiqué par la Chine. Si les Bhoutanais, bouddhistes tibétains, ne font qu’une confiance relative aux Indiens, ils se méfient encore plus des Chinois. Les principales routes du Bhoutan filent droit de la plaine indienne vers le nord; elles sont entretenues par l’armée indienne qui emploie pour ce faire des milliers de travailleurs assamais.
Exactement dans la même veine, toujours entre le 7ème étage et le rez-de-chaussée, un visiteur marocain me dit que “La frontière naturelle au sud du Maroc c’est la fleuve Sénégal”. C’est assez radical comme approche et je ne sais pas dans quelle mesure cette opinion est répandue au Maroc. Je n’exclus pas d’avoir mentionné le “Sahara espagnol”, expression qui énerve beaucoup les officiels marocains et augmente leur rythme cardiaque5. Il reste qu’à mon avis peu d’ habitants de la Mauritanie, ” coincée” entre le Maroc et le Sénégal, ne seraient heureux de devenir Marocains.
Mon troisième exemple est un peu plus long avant de revenir à l’ascenseur: nous avions installé sur le toit des bâtiments de la FAO une station météo6 et une webcam “météorologique”, sensée surtout montrer l’état du ciel. J’avais pointé cette camera sur le Vatican, ce qui nous donnait une vue très typique de Rome avec le dôme de Saint-Pierre. Nous appelions la webcam VATCAM.

Quelques jours plus tard, une collègue franco-israélienne vient me trouver pour suggérer qu’il était inapproprié, pour une organisation des Nations Unies, de montrer une structure religieuse. J’avais vu la chose sous un angle touristique plutôt que religieux… mais7 je décide de modifier la vue en centrant la webcam sur le Palatin (en évitant soigneusement la Synagogue mais en incluant le Capitole; voir ici pour une carte) même si la vue incluait forcément l’une ou l’autre église (il y en a environ 900 à Rome). Nous avons aussi changé le nom de la webcam qui est devenue PALATINECAM.
Retour à l’ascenseur. Peu après les changements, un collègue Somali, que je connaissais bien de vue monte dans l’ascenseur au 5ème et m’adresse la parole directement: quelle sympathique attention vous avez eue en appelant la webcam PALESTINE WEBCAM. Comme quoi on peut faire plaisir ou causer un déplaisir à quelqu’un sans l’avoir fait exprès.
Voici trois petits souvenirs d’ascenseur dont seul le dernier est datable, probablement de 2013. Les deux autres doivent dater des années 1990.
Ghana: je me rends à ma chambre et l’ascenseur s’arrête pour prendre trois passagers, de grands Africains avec de magnifiques boubous colorés, qui revenaient manifestement de quelque cérémonie. C’étaient des francophones et l’un d’eux s’adresse à ses collègues en français en parlant de moi “Qui c’est, ce con?”. Je ne sais pas exactement ce que j’ai répondu mais j’ai dit en substance que ne n’en voyais pas qu’un, de con. Ça s’est arrêté là. Je précise que ces boubous traditionnels sont, certes, magnifiques mais extrêmement encombrants dans les espaces restreints, à tel point que le gouvernement mauritanien les a interdits en 2015 dans tous les contextes officiels. Par exemple dans les écoles. Tout porte à croire que la mesure est très peu suivie, si on en croit cet article de 2022.
Niger: entrant dans l’ascenseur de l’hôtel Gaweye à Niamey, je tombe sur trois militaires belges. Je dis bonjour, et puis “Qu’est-ce que la force aérienne belge fait au Niger?”. On m’a toisé et on ne m’a pas répondu. Question trop directe, sans doute. Ou peut-être aurais-je dû m’exprimer en anglais. Quoi qu’il en soit, il semble que les Belges “aident” bien le Niger.
Et pour terminer, Beijing: mon ascenseur s’arrête pour prendre un nouveau passager au United Family Hospital, la meilleure structure médicale que j’aie jamais fréquenté. Entre une Chinoise, grande et élégante qui tenait un dossier. Je la salue et elle me demande ce que je pense de l’hopital. J’ai répondu que j’aimais beaucoup… Là dessus, elle me tend la main en me disant “I’m Jennifer, the General manager!“.

Notes
- Toutes les traductions sont faites par DeepL, éventuellement “ajustées à la main”. ↩︎
- Je trouve peu de synonymes d’ascenseur: élévateur, lift, monte-charge, “cage”. ↩︎
- Que j’ai peut-être pris pour un Bhoutanais. ↩︎
- Bhutan has always been part of India. Voir Voir aussi ce lien. ↩︎
- Le Maroc a de facto annexé les deux tiers septentrionaux du Sahara espagnol, pendant que les Nations Unies continuent à faire semblant de croire à un referendum (voir MINURSO) ↩︎
- Installer une station météo sur un toit d’immeuble en ville est assez peu orthodoxe. Pour commencer, le béton accumule la chaleur toute la journée et la libère le soir et pendant la nuit, de sorte que la température n’est pas celle de l’air. On peut compenser avec de grand tapis de gazon artificiel, mais ces stations urbaines sont rarement installéees selon les normes. Voir annexe 1C de ce document de l’Organisation météorologique mondiale. ↩︎
- J’avoue que suis un grand lâche, mais il est clair que la même requête serait arrivée via la hiérarchie… J’ai donc pris le devants et évité deux heures de discussions inutiles avec mon directeur hollandais qui m’aurait expliqué qu’il savait bien que c’était débile, et que ceci et et que cela… mais que quand même etc etc. En fait, je me suis demandé depuis si le vrai problème n’était pas … la Synagogue. La première vue montrait probablement le Vatican et la Synagogue dont elle faisait, en quelque sorte, le suivi. ↩︎