Troubles du Déficit de l’Attention: les chasseurs sont parmi nous

Les hyperactifs sont-ils les derniers chasseurs-cueilleurs?

Les TDAH, Troubles du Déficit de l’Attention (avec ou sans hyperactivité, aussi ATDH) sont en augmentation constante dans notre societé et touchent actuellement près de 5 % des enfants dans les pays occidentaux (Note 1). Environ environ 50 % des personnes concernées sont porteuses d’un gène spécifique ; chez les autres, les TDAH semblent liés a des facteurs de l’environnement (métaux lourds, additifs alimentaires, pesticides) ou à des interactions complexe de facteurs génétiques et environnementaux. Certains auteurs pensent les TDAH sont, au départ, une condition qui favorisait la survie des chasseurs-cueilleurs, et que cette condition n’est devenue dommageable qu’à cause de l’évolution de nos sociétés, et particulièrement le passage à l’état sédentaire avec l’invention de l’agriculture et l’urbanisation. Il existe aussi des raisons de penser que l’accélération de nombreuses activités (p.ex. les jeux vidéo) peuvent « entrainer » les enfants à fonctionner en mode TDAH, qui serait donc aussi une adaptation à notre mode de vie.

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Source: http://www.roxanemallier.fr/Hyperactif-ou-turbulent.html

Les personnes affectées de TDAH, Troubles du Déficit de l’Attention avec ou sans hyperactivité, souffrent d’un syndrome caractérisé par l’inattention, l’hyperactivité et l’impulsivité. Selon Wikipédia, les enfants surtout ont des difficultés à « organiser leurs activités, font à contrecœur les tâches qui nécessitent un effort mental soutenu, perdent souvent les objets nécessaires à leur travail, aiment courir ou sauter dans des situations où cela n’est pas approprié… » Les adultes, chez qui les TDAH sont un peu moins courants que chez les enfants, se réveillent avec mille choses à faire en tête, mais le soir, à force de s’agiter, ils n’en ont fait aucune. Ces personnes sont toujours sur le qui-vive et peu de métiers leur conviennent vraiment, si ce n’est ceux où une certaine impulsivité est nécessaire : contrôleurs aériens, chefs de chantier, vendeurs, entrepreneurs, ou … inventeurs (Jensen et al., 1997).

Je viens de terminer un livre de Thom Hartmann (2003) sur les TDAH, et j’en cite de larges extraits ailleurs dans ce blog (voir la date du 2016-01-01). Je ne suis pas compétent, personnellement, pour juger de ce qui est ou non une « maladie » mais selon Hartmann, les TDAH sont un état « naturel ». Cet état conduit pourtant certaines personnes à être effectivement et parfois gravement inadaptées à notre société occidentale moderne. Cette inadaptation résulte surtout des changements rapides de nos sociétés : d’abord, le passage de l’état de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur, il y a environ 10000 ans, et puis l’accélération récente de notre rythme de vie lié au développement de l’informatique. Dans une certaine mesure, les TDAH sont donc plus un produit de nos sociétés qu’une « maladie ».

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Source: http://www.cartoonstock.com/directory/c/career_options.asp

Hartmann affirme que les personnes atteintes de TDAH ont hérité du  « gène du chasseur » : avant l’invention de l’agriculture, nos ancêtres vivaient en contact étroit avec leur environnement, collectant des aliments « sauvages », chassant et pêchant. Dans une telle société, il est important d’être toujours en mouvement et en alerte pour repérer les opportunités (fruits, proies), mais aussi pour éviter les prédateurs et autres dangers potentiels. Depuis que nous sommes devenus d’abord agriculteurs et puis citadins, ces caractéristiques d’attention soutenue et d’état d’alerte permanent sont au contraire un handicap dans la plupart des cas.

Les TDAH ne sont pas les seules « maladies résiduelles» qui résultent de notre inadaptation biologique à notre environnement « culturel » ou « civilisé ». Il y a aussi, parmi les plus connues, d’innombrables allergies et l’intolérance au lactose et au gluten. Pas plus tard que la semaine dernière, Science Advances a publié un article de Ruiz-Calderon et al. (2016) qui montre que nous vivons désormais dans un environnement (appartements!) où nos enfants et nous sommes exposés à des bactéries qui n’ont plus rien en commun avec celles qui ont conditionné le développement du système immunitaire et la biodiversité des micro-organismes (microbiome) qui vivaient à la surface et à l’intérieur de nos ancêtres proches, agriculteurs et campagnards . Notre microbiome est autant que nous adapté à un milieu peu variable, et pourrait se révéler très inadapté si nous devions être exposés à des conditions « normales »suite à une catastrophe ou d’autres facteurs imprévisibles.

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Source: https://carpebruem.wordpress.com/2012/06/04/the-comrades-is-not-your-comrade/

Vers 2000, plusieurs publications ont signalé une association fréquente (mais pas obligatoire) entre TDAH et certains gènes, comme on pouvait d‘ailleurs s’y attendre: il y a souvent plusieurs personnes affectées dans la même famille (Swanson et al., 1998). L’article de Wikipédia mentionné ci-dessus fait état de certaines sociétés nomades où les « gènes du chasseur » sont présents dans 50 % de la population. Dans les sociétés occidentales, par contre, ces gènes « résiduels » sont très minoritaires. On ne peut pas exclure, cependant, que notre société puisse évoluer vers une situation où ces gènes pourraient à nouveau donner un avantage à leurs porteurs, comme c’est le cas pour le très petit pourcentage de personnes qui sont résistantes au SIDA (Note 2).

Hartmann pense même que l’accélération de notre rythme de vie, internet, les jeux vidéo pourraient contribuer à faire ressortir les gènes du chasseur en entraînant les enfants à fonctionner en mode TDAH. “Selon les anthropologues”, dit Hartmann, “c’est le fait que notre société recherche l’innovation et l’exploration de l’inconnu qui est la cause de l’augmentation des cas de TDAH” (Note 3).

Hartmann explique que les premiers stades du développement de notre cerveau sont extrêmement malléables. En fait, tout en se développant, notre cerveau s’adapte à son environnement: les enfants sont l’image du monde dans lequel ils grandissent (Note 4). S’ils grandissent dans une atmosphère d’imprévisibilité, de chaos ou même de peur, le cerveau va s’adapter en modifiant le développement des systèmes neuronaux qui sont impliques dans la réponse aux menaces et aux stress, et ce jusqu’à l’âge de 15 ans environ.

Il semble que notre culture produise de plus en plus d’enfants chez qui ces mécanismes d’adaptation au stress, qui sont au départ un mécanisme de survie, sont très développés. Ces enfants sont moins intuitifs et plus portés à la confrontation que les générations précédentes. Hartmann (2005) cite Pearce (2004) et divers autres auteurs pour suggérer que cette résurgence du “cerveau reptilien” est, d’une façon ou d’une autre, liée à la zoophagie (carnivorisme), à la chosification de l’environnement et des animaux domestiques (Note 5) et à l’émergence des sociétés hiérarchisées liées à l’écriture (Note 6). Cette résurgence est évidemment relative ; elle est possible du fait que les couches supérieures du cerveau contrôlent insuffisamment les couches inférieures.

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Photo by Kenny Matthieson, https://www.flickr.com/photos/kennymathieson/9305491340

En tant que non spécialiste, il est difficile de se faire une idée précise et de comprendre où finit la science et où commence l’opinion selon laquelle “La télé, c’est pas bon pour les enfants” et “tous ces jeux vidéo, il n’en sortira rien de bon”! Ce qui semble avéré, c’est une augmentation marquée de la prévalence des TDAH depuis quelques dizaines d’années.

Revenons sur la question un peu plus neutre de savoir si les traitements (lourds et efficaces, à base de ritaline/rilatine, Méthylphénidate ou MPH14) qui contrôlent les symptômes des TDAH chez l’enfant ont un effet durable qui se manifeste à l’âge adulte. Il semble que cet effet soit très faible. Les femmes atteintes de TDAH, en articulier ont souvent une vie plus difficile que celle des hommes dans la même situation (Note 7).

Gène du chasseur ou pas, maladie ou non, les TDAH existent et augmentent en fréquence. C’est un vrai problème.

Notes

Note 1: Ou plus ou moins, selon les critères adoptés, lesquels critères sont très variables.

Note 2: Les personnes qui on reçu le gène CCR5-delta32 de chacun leurs deux parents (homozygotes pour ce gène). Ces personnes sont aussi résistantes à la peste.

Note 3: Ironiquement, il est donc très possible que des chasseurs non-conformistes porteurs de l’allèle 7R du gène DRD4 soient à la base de la “découverte” de l’agriculture.

Note 4: “Children reflect the world in which they are raised”

Note 5: En 2001, j’ai entendu un ministre indien qui participait à une réunion de la FAO en Thailande déclarer dans son allocution que, du fait de la généralisation de l’insémination artificielle, les vaches « ne voient plus le taureau ». Leur frustration est transmise par le lait aux enfants, qui sont eux-même frustrés et insatisfaits. Y aurait-il un fond de vérité ?

Note 6: Cette question de la “chosification” de l’environnement est très dérangeante en ce qui me concerne. Elle est, cependant, assez fondamentale de notre mentalité post-chasseur-cueilleur et est reprise dans la Genèse, 1:28. On la retrouve aussi dans la préférence de Dieu pour les agriculteurs (Abel), par opposition aux éleveurs (Caïn, proche parent des chasseurs-cueilleurs). Voir ici, en particulier la Note 10). La problématique est traitée de même par Harari (2014) dans Sapiens (ici, à la date du 20160103). Harari s’interroge sur notre manque d’empathie pour les animaux dits “de ferme” pour qui la ferme était certainement un mlieu plus humainement acceptable que les actuelles usines à produire de la viande où les animaux vivent une vie de souffrances. Page 93: Egg-laying hens, dairy cows and draught animals are sometimes allowed to live for many years. But the price is subjugation to a way of life completely alien to their urges and desires. It’s reasonable to assume, for example, that bulls prefer to spend their days wandering over open prairies in the company of other bulls and cows rather than pulling carts and ploughshares under the yoke of a whip-wielding ape. In order for humans to turn bulls, horses, donkeys and camels into obedient draught animals, their natural instincts and social ties had to be broken, their aggression and sexuality contained, and their freedom of movement curtailed. Farmers developed techniques such as locking animals inside pens and cages, bridling them in harnesses and leashes, training them with whips and cattle prods, and mutilating them. The process of taming almost always involves the castration of males. This restrains male aggression and enables humans selectively to control the herd’s procreation.Page 97: This discrepancy between evolutionary success and individual suffering is perhaps the most important lesson we can draw from the Agricultural Revolution. When we study the narrative of plants such as wheat and maize, maybe the purely evolutionary perspective makes sense. Yet in the case of animals such as cattle, sheep and Sapiens, each with a complex world of sensations and emotions, we have to consider how evolutionary success translates into individual experience.

Note 7: Youtube a de nombreuses vidéos publiées par des femmes de tout âge expliquant la difficulté à vivre et à faire accepter leur vie par leurs proches. Ciquer ici ou ici. Youtube en anglais contient de nombreuses vidéos de personnes atteintes de TDAH qui expliquent leur vie, par exemple celle-ci et cette autre. Faire une recherche sur “ADHD” sur Youtube anglais. On y trouvera moins de conseils que sur Youtube français mais plus de vécu.

Références (les références marquées * sont des citations indirectes prises de Hartmann)

Hartmann T 2003 The Edison Gene: ADHD and the Gift of the Hunter Child” Park Street Press, Rochester, Vermont. Voir aussi youtube pour un entretien avec l’auteur, psychiatre connu et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation.

Hariri Y N 2015 Sapiens Haper & Collins,  New-York.

*Jensen PS, D Mrazek,  P K Knapp, L Steinberg, C Pferrer, J Schowalter, T Schapiro Evolution and Revolution in Child Psychiatry: ADHD as a Disorder of Adaptation. J. Amer. Acad. of Child & Adolescent Psychiatry, 36(12):1672-1681
*Pearce J C 2004 The Biology of Transcendence: A Blueprint of the Human Spirit.

Ruiz-Calderon J F, H Cavallin, S J Song, A Novoselac, L R Pericchi, J N Hernandez, R Rios, O H Branch, H Pereira, L C Paulino, M J Blaser, R Knight, M G Dominguez-Bello 2016 Walls talk: Microbial biogeography of homes spanning urbanization. Sci. Adv. 2:e1501061, 7 pp.

*Swanson J M, G A Sunohara, J L Kennedy et al. 1998 Association of the Dopamine Receptor D4 (DRD4) Gene with a Refined Phenotype of Attention Deficit Hyperactivity Disorder (ADHD): A Family-Based Approach. Molecular Psychiatry 3:38–41. Un allèle en particulier (l’allèle 7R, qui serait assez récent) est présent chez 50% des personnes affectées par l’ADHD.

Références additionnelles parues après la publication de ce billet

Lynch M 2016 Mutation and Human Exceptionalism: Our Future Genetic Load. Genetics, 202:869–875. doi: 10.1534/genetics.115.180471

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