Le droit d’ignorance, version soft

[Cet article a été écrit dans le sillage d’un cours que j’ai donné en 2009 à l’université de L., et dont je suis revenu catastrophé par l’ignorance et le manque de culture des étudiants.]

La première version de cet article n’a pas plu à E. Elle l’a trouvé prétentieux, arrogant et méchant, voire haineux pour les étudiants de L., qui ne méritent pas l’accusation d’ignorance que je leur fais: leur culture est différente de la tienne, dit-elle, mais elle n’est pas inférieure. Elle m’a demandé si je connaissais U2 et Simple Minds: j’ai entendu parler de U2, mais tout juste; je connais un duo de Pavarotti et de Bono, mais pour Simple Minds, je note l’allusion, mais j’avoue que  je n’en ai jamais entendu parler. E. pense aussi que le fait d’écrire un blog pour être lu conduit à forcer un peu la dose… je parlerais de “tentation blogalitaire”, si j’osais. E. pense que, en réalité, je suis plus gentil que dans cet article… ce qui n’est pas nécessairement vrai. Disons aussi que “être lu” doit être  relativisé, étant donné que ce blog est privé et qu’il en tout et pour tout une vingtaine de lecteurs (c’est le nombre de  personnes qui connaissent l’adresse du blog, mais ça ne veut pas dire qu’ils le lisent.)

Revoici donc le corps du délit, mais dans une version plus soft, où je n’accuse plus personne de ne pas savoir un certain nombre de choses… Je pense, par contre, que les conclusions restent valables: la culture existe, elle est nécessaire au scientifique dans la mesure où elle lui permet (1) de placer ses connaissances dans un cadre plus vaste (parce que la connaissance est dans les liens, la structure, au moins autant que dans les “faits”), et (2) dêtre plus efficace pour ceux qui interagissent avec le monde réel.

Or donc, je disais dans la première version de cet article que j’ai donné un petit cours de deux jours sur la sécurité alimentaire et les systèmes d’alerte à un groupe de neufs étudiants d’un  mastère complémentaire à l’université de L. Pendant ce cours, j’ai fait quelques observations qui m’ont scié, et que je donne ici avec la plus grande objectivité (ah, toujours cette tentation blogalitaire…). Notez que ce n’est pas la première fois que je fais ces observations, mais c’est la première fois que je me donne la peine d’écrire quelque chose sur le sujet!

(1) Dans le hall devant l’amphi, une affiche annonçait une conférence de Mark Eyskens sur le thème de La crise du Globalistan. Comme je trouvais le sujet intéressant et que j’en parlais avec une étudiante (belge) pendant la pause, j’ai eu la surprise de découvrir qu’elle ne connaissait ni Mark Eyskens, ni son père Gaston, pourtant l’un et l’autre politiciens belges de premier plan.  Comme je m’en étonnais, elle s’est justifiée en disant  “mais je suis jeune!” Ici, la version hard de l’article se demandait si la jeunesse est, dans ce cas, une excuse ou une circonstance atténuante? La présente version soft ne se pose plus ce genre de questions.

(2) Pendant le cours, j’ai mentionné la situation alimentaire au Soudan, exprimant l’opinion que la paix signée par Khartoum avec le Sud du pays était tactique. Comme il est difficile de gérer deux ennemis (Darfour et le Sud) qui ont par ailleurs une frontière commune, il convient d’en neutraliser un, quitte à reprendre les hostilités une fois que les problèmes avec l’autre sont réglés. J’ai précisé que cette stratégie est dans Le Prince de Machiavel. Personne ne connaissait Michiavel, ni son Prince.

(3) J’ai aussi parlé de la situation alimentaire dans le futur, et du futur en général, futur qui devrait intéresser les jeunes plus que le passé, puisqu’ils vont y passer la plus grande partie de leur vie. J’ai mentionné Lem et Toffler, Atlan et Orwell. Les trois premiers sont moins connus qu’Orwell, je l’admets, mais les étudiants ne connaissaient ni Orwell ni 1984 (j’ai oublié de demander s’ils avaient entendu l’expression Big Brother. J’ai aussi parlé de  Jacques Attali et de sa Brève Histoire de l’Avenir, publiée en 2008.  Ils n’ont jamais entendu parler d’Attali.

(4) J’ai montré une série de rendements du blé en Roumanie et au Kirghizstan, qui diminuent après 1989 suite à l’écroulement des états socialistes et de l’URSS. Question: que s’est-il passé en 1989-91 qui pourrait expliquer cette diminution? Personne ne le savait, alors que nous étions deux jours après la commémoration du 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, qui a fait l’objet d’un battage médiatique énorme. Il n’est pas impossible qu’ils aient vu tomber les dominos à la télé, mais ils n’ont pas fait le rapprochement avec le Kirghizstan, ce que je peux encore comprendre, mais la Roumanie?

Dürer, Kandinski, Dali, Fiume, Peschard

Dürer, Kandinski, Dali, Fiume, Peschard

(5) Pour illustrer une des “lois” d’Attali (Le vainqueur de toute guerre est celui qui ne la fait pas ou pas sur son territoire), j’ai demandé qui a gagné la guerre du Vietnam. J’attendais comme réponse “les Vietnamiens”, pour leur dire, en forme de boutade, que la guerre a été gagnée par le Japon, qui domine les importations locales. C’est le risque des feintes préparées à l´avance: certains ont entendu parler de la Guerre, mais personne ne sait au juste qui l’a gagnée.

(6) Aucun des étudiants n’avait entendu parler du concept de la “croissance zéro.”

(7) Encore un exemple, pour ne pas mettre tout le poids sur ces pauvres étudiants de L.: j’ai illustré, il y deux ou trois ans un cours à V.  sur les “hotspots” par des peintures des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse (la faim, la guerre, la pestilence et la mort), toujours d’actualité dans pas mal de coins du monde, dont l’Afrique centrale avec le sinistre cortège de la guerre dans la région des Grands Lacs, la manutrition, le SIDA… Personne ne s’est demandé pourquoi ces tableaux illustraient le cours : une seule étudiante sur une trentaine avait reconnu les cavaliers, y compris le pourquoi de ceux-ci.

(8) Pour revenir à L., j’inclus un petit graphe relatif aux statistiques du blé à Madagascar, en pensant à l’étudiante malgache (physicienne de formation) qui ne savait pas que cette céréale madagascar_wheatest cultivée dans sa grande île. Il est, bien entendu tout à fait excusable de ne pas savoir que les ‘Hautes Terres’ (zone de Vakinankaratra) cultivent un peu de blé, et que la culture est d’ailleurs en régression pour des raisons économiques. Un expert, que j’ai consulté sur le sujet, me signale que l’avoine aussi est cultivée dans ces zones, y compris autour du Lac d’Aloatra. Mais quand l’étudiant met en doute une carte indiquant les zones de culture, nous frôlons l’ignorance militante, voire le militantisme ignorantiste!

Je me pose vraiment des questions sur le niveau culturel des étudiants. Puisque je suis dans la version soft, et que je ne suis pas juge, je ne perds pas de temps à porter un jugement dans un sens ou dans l’autre.

E.  a-t-elle raison quand elle suggère qu’il y a simplement un fossé de près de deux générations entre eux et moi? Je ne crois pas. Le fossé n’est pas qu’un fossé de générations. Je pense, d’abord, que certains noms, certains concepts font partie du background de connaissances générales, sans même parler de connaissances scientifiques (pour des étudiants en sciences!) et sans parler de culture-en-général. Je crois que Machiavel, Orwell et le Vietnam font partie de ce fond, de ce qu’on a entendu au moins une fois à l’école secondaire. J’admets que la culture varie énormément en fonction des personnes, de leur âge, de leur origine géographique, de leurs intérêts, etc., mais ce que ces personnes “cultivées” ont en commun est une certaine forme de curiosité qui leur permet de faire le rapprochement entre les rendements du blé en Roumanie et la chute du mur de Berlin.

dunod_AM_mathematiques_500x466Je disais aussi, dans la version hard, que j’avais ressorti de ma bibliothèque un petit Aide-Mémoire Dunod de Mathématiques Générales (M. Denis-Papin, 1966, Tomes I et II) qui m’a beaucoup servi lors de mes études. Je voulais retrouver une citation où certains ingénieurs sont qualifiés de contremaîtres déguisés. Je rassure E.: il ne s’agit pas d’un artifice littéraire: j’ai réellement cherché le livre, et je l’ai trouvé, ce qui est plus rare – vu l’état de désordre des étagères. –

Déjà à l’époque, j’avais beaucoup aimé l’avertissement de Denis-Papin qui affirme que, comme le latin et l’histoire, les mathématiques sont une des plus belles créations de l’imagination humaine, et qu’elles doivent faire partie de la culture. C’est dans ce même avertissement que Denis-Papin parle de l’importance pour les ingénieurs d’éviter l’empirisme de seconde zone, qui proscrit les vues générales et s’oppose à l’avancement de la science et même de la technique: c’est l’apanage des ingénieurs non mathématiciens, sortes de contremaîtres déguisés.

Je pense que la plupart des étudiants de L. que j’ai eu cette année sont, à leur manière, des contremaîtres déguisés. Je ne perds pas mon temps à évaluer les différences entre  la culture des uns et de l’autre, mais je ne vois aucune raison de donner  aux “jeunes” en question le bénéfice du doute? Est-ce que je pratique, comme dit Cédric, le “dinosaurisme militant”? Je ne suis pas sûr à 100% ce qu’il entend par là, mais je suppose qu’il veut dire que mon approche, mes attentes et sans doute ma culture sont anachroniques.  Va donc pour le dinosaurisme, mais je maintiens que beaucoup de ces jeunes sont des empiristes de seconde zone. Un scientifique qui a la prétention de connaître le monde, voire de l’influencer, ferait bien d’étendre sa culture et de commencer à comprendre les liens qui existent entre les diverses branches de la connaissance. Et de comprendre que la perception de ces liens lui permettra d’être plus efficace, plus ouvert dans son travail “technicien” (je n’ai pas dit “de technicien”), d’être un scientifique au lieu d’un contremaître.

Quant à moi, je continue à ruminer: je suis un dinosaure, et je vais continuer à faire semblant que je ne le sais pas! J’en tire aussi la leçon suivante: il est probable que la moitié de ce que disent les professeurs passe loin au-dessus de la tête de la moitié des étudiants au moins, et que l’autre moitié comprend bien moins que ce que pensent la moitié des  professeurs… De temps à autre, je me rends compte que s’ils ne comprennent pas, c’est parce que nous sommes tous le produit de notre environnement socio-culturel. L’expérience de l’étudiant européen lui dit que si le betteravier de Waremme perd sa récolte, il n’en mourra pas! Comment l’étudiant saurait-il que la plus grande partie des agriculteurs (au niveau de la planète) cultivent pour se nourrir eux-mêmes et leur famille (agriculture de subsistance), et qu’une récolte perdue est pour eux une catastrophe? Je pense aussi que notre (paresseuse)  habitude  d’utiliser des présentations PowerPoint ne remplace pas un bon vieux syllabus, qui donne des détails supplémentaires de manière explicite, auquel on peut revenir (si tant est qu’on en ait envie) et qui permet peut-être d´écouter mieux pendant les cours… Et peut-être un jour une  nouvelle génération de jeunes percevra-t-elle les différences entre comprendre et connaître, la connaissance passive et la connaissance active, les rapports entre les connaissances et le mode réel? Je touche probablement ici le coeur du problème: tous ces jeunes sont déconnectés du monde réel, malgré internet, malgré Erasmus, malgré IPCC (pardon: le GIEC)… Ou faut-il dire ces jeunes sont déconnectés du monde de la réalité vraie à cause d’internet et de la réalité virtuelle, à cause d’Erasmus qui n’est que la suite logique de ce monde où tout tombe du ciel, et malgré IPCC et les arguties interminables qui évitent de s’attaquer là où ça fait mal, à savoir notre mode vie “à l’occidentale”?

Pour terminer, je voudrais donner libre cours à mon lyrisme: j’imagine un monde où les professeurs et leur enseignement ont pour mission de faire passer les étudiants de l’etat A à l’état B, de l’état de  contremaître déguisé à celui de Scientifique. Il faut sans doute un déclencheur (voir l’article sur les tipping points!), mais je suppose que cela se produit de temps en temps. Dans cette optique, l’enseignement est une activité certes très noble, mais quand je considère le nombre de professeurs et  d’heures de cours qu’ont déjà subi mes étudiants, je me dis que l’efficacité de l’enseignement est à revoir.

Voir aussi Jacques_wikipedia et les commentaires.

PS, parce qu’on ne sait jamais…

(1) Le mot ignorantiste existe!

(2) Je suis avec quelque attention la littérature sur les dinosaures, leur homéothermie (au moins pour les plus grands d’entre eux), la question des plumes qui semblent avoir précédé le vol (c’est bien l’organe qui crée la fonction, ici en tout cas!), et la viviparité probable de certains… mais quand j’ai dit “je continue à ruminer: je suis un dinosaure”, je n’entends pas affirmer les dinosaures étaient des ruminants!

(3) La phrase il est probable que la moitié de ce que disent les professeurs passe loin au-dessus de la tête de la moitié des étudiants au moins, et que l’autre moitié comprend bien moins que ce que pensent la moitié des  professeurs… est une tentative d’humour calquée sur le discours d’adieu de Bilbon au chapitre premier du Seigneur des Anneaux: Je ne connais pas la moitié d’entre vous autant que je le voudrais, et j’aime moins que la moitié d’entre vous à moitié aussi bien que vous le méritez.

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